Charles de Lardemelle (1867-1935)

Publié le par la-lorraine

 

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         Metz, place d’Armes, mercredi 4 janvier 1922. Il est un peu plus de 14 heures. L’homme dont le destin va s’accomplir ici en cet instant est enfin de retour chez lui, après une absence d’un demi-siècle. Cet homme, c’est un soldat. Un grand soldat, et les Messins qui sont venus l’acclamer le savent. Son képi de général de division laisse deviner une chevelure poivre et sel impeccablement taillée. Mis en valeur par une belle moustache soigneusement entretenue, le visage est impérieux, presque impérial, et le teint légèrement mat paraît illuminé par deux yeux bruns profonds, vifs et pénétrants. L’homme – un bel homme – est d’allure élégante et racée, et son aspect sec, nerveux et volontaire, presque sportif, masque encore qu’il va déjà vers la soixantaine. Tout dénote le chef, tout respire l’autorité, et les médailles barrant sa poitrine attestent une brillante carrière militaire. Cet homme, ce soldat, ce général, c’est Charles de Lardemelle, qui en ce début de janvier 1922 prend officiellement ses fonctions de gouverneur militaire de Metz, sa ville natale (il y est né le 5 mai 1867) et de commandant du 6e corps d’armée dont le gouvernement vient d’y décider le transfert.

            Au pied de la cathédrale, le général de Lardemelle passe devant un détachement de chasseurs à pied, statufiés dans leur garde-à-vous. Puis il salue d’un geste large, lent et solennel, le drapeau tricolore placé devant l’entrée de l’Hôtel de ville, pendant que les clairons exécutent la sonnerie Au drapeau, suivie d’une vibrante Marseillaise. Le maire de Metz, Paul Winsback, lui souhaite la bienvenue. Puis le nouveau gouverneur passe en revue les troupes qui, l’inspection terminée, vont se reformer dans une rue voisine pour défiler devant lui. La cérémonie a duré à peine un quart d’heure. Par la rue des Jardins, qui descend vers le Pontiffroy, la voiture du gouverneur se dirige ensuite vers le cimetière Chambière pour un hommage aux morts de 70. Tout à l’heure, il ira rendre visite au préfet Manceron, avant de regagner le Palais du gouverneur, où ce sera l’heure plus officielle des discours et des réceptions.

            Imaginons un instant les pensées qui durent assaillir le général-gouverneur durant sa prise de commandement. Sans doute ressent-il la fierté qu’auraient eue de lui ses aïeux, les Lardemelle et les Turmel. Deux familles devenues messines au XVIIIe siècle, et dans lesquelles la tradition voulait depuis plusieurs générations que les hommes portent les épaulettes et que les filles épousent des uniformes. Peut-être revoit-il les portraits de ses deux célèbres bisaïeux, Joseph de Lardemelle, devenu, après sa carrière sous les drapeaux, maire du Ban-Saint-Martin puis député de la Moselle, et Joseph de Turmel, maire de Metz durant la Restauration et lui aussi député (la tradition familiale affirme qu’ils auraient décidé l’alliance de leurs enfants sur les bancs de la Chambre). Peut-être aussi voit-il flotter sur la tour de Mutte de la cathédrale le beau visage de sa grand-mère Anne de Turmel, dont les Messins donnèrent le nom à la petite cloche à la voix si argentine, Mademoiselle de Turmel ? Peut-être surtout a-t-il une pensée pour son jeune frère Henri et ses cousins Maurice, Henri et Jacques, tous quatre officiers morts pour la France durant la guerre. L’hécatombe a fait de lui le seul survivant des soldats de son nom, à l’exception, pour quelques mois encore, du père éploré des trois cousins, le général Georges de Lardemelle.

            S’il songe aux siens, en même temps Charles de Lardemelle revit-il en fulgurance et en images subliminales les grandes étapes d’une carrière qui culmine en ce jour, les commandements qu’on lui a confiés et les combats qu’à la tête de ses hommes il a menés. Une carrière brillante, que j’ai pu reconstituer et publier voici quelques années à partir de ses archives personnelles, conservées dans sa famille à Nancy, et qui m’a convaincu que Lardemelle, si l’on y ajoute son rôle comme gouverneur de Metz entre 1922 et 1929, peut être considéré comme le dernier des grands généraux messins, en tout cas l’un des plus grands, avec Mangin, de Maud’huy et Hirschauer, de cette génération d’officiers nés avant 1870 et qui ont consacré leur carrière au retour des provinces perdues à la France.

 

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            Charles de Lardemelle est né à Metz, place Saint-Martin, le 5 mai 1867. Son père, Louis, est percepteur à Saint-Julien-lès-Metz – l’un des rares Lardemelle à ne pas avoir revêtu l’uniforme, puisqu’il avait échoué à l’entrée de Saint-Cyr et s’était même fait remplacer au service en 1851. Après cinq ans passés en Haute-Garonne dans l’administration des finances, il était revenu en Moselle, à Rimling, puis à Saint-Julien en 1859, et avait épousé en 1862 sa cousine, Marie de Lardemelle. Charles est le second de leurs trois enfants. À la fin de l’année 1871, ayant opté pour la nationalité française, les Lardemelle s’installent à Epehy, dans la Somme, où Marie meurt en 1874. Plus tard, Louis de Lardemelle revient en Lorraine, où nous retrouvons le jeune Charles prêt à embrasser la carrière des armes.

            Il fait études au collège catholique de Saint-Sigisbert à Nancy, et au mois d’octobre 1885, âgé de 18 ans, il intègre la prestigieuse Ecole spéciale militaire, Saint-Cyr, dans une promotion où figure le futur général Weygand. Il en sort deux ans plus tard, classé 128e sur 394, et se voit affecté comme sous-lieutenant au 1er bataillon de chasseurs à pied de Verdun. Lardemelle s’y révèle très vite comme un officier d’avenir, doué et apte au commandement, et se voit chargé du cours préparatoire à l’école de Saint-Maixent. Le 15 avril 1892, un an après sa promotion au grade de lieutenant, il est admis à l’Ecole supérieure de Guerre ; en octobre 1894, il en sort breveté, et part pour deux ans comme stagiaire à l’état-major de la division d’Alger. Il sert dans différentes unités, est promu capitaine, et revient en France au 6e corps d’armée de Châlons, où il est nommé officier d’ordonnance de son commandant, le général Hervé, au service duquel il demeure durant trois ans.

            Le 29 décembre 1899, premier tournant dans la carrière militaire du capitaine Charles de Lardemelle : il est mis à la disposition du ministre des Colonies pour être adjoint au colonel Joffre, qui vient d’être nommé commandant des troupes envoyées à Diego-Suarez, à Madagascar. Il prend part aux préparatifs de l’expédition, jusqu’au jour où le gouvernement modifie ses projets malgaches. Le 10 février 1900, Lardemelle rejoint l’état-major des troupes d’Indochine et embarque à Marseille à destination de Haïphong. C’est alors qu’éclate en Chine, au mois de juin, la guerre des Boxers, immortalisée par le célèbre film Les 55 jours de Pékin. Entre juillet et novembre 1900, Lardemelle participe à l’expédition, à la fois comme chef d’état-major du colonel de Pélacot, commandant du 9e régiment de marine, mais aussi comme combattant, car notre jeune capitaine se comporte héroïquement au feu lors des combats pour la gare de Tien-Tsin le 13 juillet, puis dans la bataille de Pékin le 16 août, où il contribue à la libération du quartier chrétien du Pé-Tang et à la prise du Mé-Chan, cette colline artificielle construite en charbon au nord du palais impérial. Epuisé, affaibli par une attaque de dysenterie à Tien-Tsin (il ne pèse plus que 54 kg), il est rapatrié en France à la fin de l’année.

            Le 16 mai 1901, il est affecté au 19e bataillon de chasseurs à pied de Verdun. Il y reste trois ans, avant d’être désigné en mars 1904 comme officier d’ordonnance du général Marion, commandant la 3e division de cavalerie de Châlons-sur-Marne. Promu chef de bataillon le 9 mai 1906, il est affecté au 47e régiment d’infanterie de Saint-Malo, où il donne à nouveau le meilleur de lui-même. Est-ce l’appel du grand large conjugué au passé glorieux de la cité malouine, ou la nostalgie de ses combats outre-mer ? Lardemelle, qui se voit mal terminer sa carrière entre cours de caserne et champs de manœuvres, a envie de nouveaux horizons. Au mois de novembre 1906, il demande à servir au Maroc dans la police des ports que la conférence d’Algésiras vient de confier conjointement à la France et à l’Espagne, mais la demande lui est refusée. Il propose alors, en vain, sa candidature pour un stage dans l’armée japonaise, qui vient d’étriller l’armée russe, avant de revenir à la charge au début de 1908 pour faire partie des renforts envoyés à Casablanca : nouveau refus, malgré l’appui du général Lacroix, vice-président du Conseil supérieur de la Guerre.

            C’est alors qu’intervient un nouveau tournant dans sa carrière, qui va faire rapidement de Lardemelle un brillant officier d’état-major. Il est d’abord nommé chef d’état-major de la 4e division d’infanterie de Compiègne, puis en février 1911 est mis à la disposition du général Marion, membre du Conseil Supérieur de la Guerre, comme chef d’un 3e bureau d’armée. C’est à ce poste qu’il assiste, la même année, aux fameuses conférences données par le lieutenant-colonel de Grandmaison sur l’offensive à tout prix, théorie contre laquelle il s’élève énergiquement parce que, selon lui, Grandmaison et ses adeptes veulent substituer l’offensive systématique et à outrance à la manœuvre réfléchie héritée de Napoléon, et la « bataille de soldats » à la « bataille de commandement ».

            Le 24 septembre 1912, Lardemelle est promu lieutenant-colonel. Quelques mois plus tard, Joffre, qui l’a en grande estime, lui propose de choisir entre l’état-major du 20e corps d’armée de Nancy, bientôt commandé par Foch, et le 1er corps de Lille. Notre Messin, convaincu que la guerre à venir se jouera davantage à l’aile gauche qu’à l’aile droite, opte pour Lille, où il est désormais sous les ordres du général Franchet d’Esperey, à qui son destin est désormais lié dans la guerre qui éclate au début du mois d’août 1914.

 

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            Avec le 2e corps d’armée d’Amiens, le 3e de Rouen, le 10e de Rennes et le 11e de Nantes, le 1er corps d’armée de Lille fait partie de la Ve armée du général Lanrezac, qui constitue l’aile gauche de l’armée française. Il participe à la bataille des frontières en Belgique, notamment à Charleroi le 23 août, où il est momentanément commandé par Lardemelle en personne. Quelques jours plus tard, lors de la bataille de Guise, le 1er corps stoppe le 10e corps allemand, mais le succès, qui est le premier depuis le début des opérations, ne peut être exploité, et Lanrezac ordonne la retraite le 29 août au soir, non sans avoir cité Lardemelle à l’ordre de la Ve armée pour « son zèle et son intelligence au-dessus de tout éloge ». Mais Lanrezac est limogé le 3 septembre, et se voit remplacé par Franchet d’Esperey, qui le 28, après la victoire de la Marne, obtient de Joffre le retour de Lardemelle comme chef d’état-major de la Ve armée. Quelques jours plus tôt, le général Deligny, nouveau chef du 1er corps, écrivait de lui : « Chef d’état-major d’un mérite exceptionnel, pensant à tout, ayant du calme et une superbe attitude au feu. À nommer colonel le plus tôt possible pour qu’il puisse atteindre les plus hauts grades, et cela dans l’intérêt de l’armée. » Lardemelle fait partie de ces chefs d’état-major dont Pierre Miquel, historien de la Grande Guerre, a écrit : « La Ve armée est prise en main par des professionnels de la manœuvre, des maniaques de l’ordre précis, des tacticiens appliquant strictement la règle de l’avance minutieusement programmée de l’infanterie et des batteries de soutien. » Il est promu colonel le 1er novembre, alors que la Ve armée occupe les tranchées du front de l’Aisne au nord-ouest de Reims.

Le 6 octobre précédent, le président Poincaré est venu rendre visite à la Ve armée, et durant l’entretien qu’il a avec lui, Franchet d’Esperey lui confie qu’il faudrait songer, en accord avec les Serbes, à prendre l’ennemi à revers dans les Balkans. Or Lardemelle est lui aussi partisan d’une « stratégie périphérique » qui pourrait permettre aux Alliés de sortir de l’impasse constituée par la guerre de positions, qui s’annonce longue, coûteuse en hommes et incertaine. Il conçoit donc le projet suivant : concentrer en Serbie une armée française de 150 000 hommes qui couperait les Turcs de leurs alliés allemand et austro-hongrois, établirait une liaison directe avec la Russie par la Roumanie, attaquerait l’Autriche-Hongrie sur le Danube et de là menacerait l’Allemagne par le sud. Ce projet séduit et enthousiasme la plupart des membres du gouvernement, à commencer par Poincaré, mais se heurte au veto absolu de Joffre, qui n’y croit pas et qui veut faire porter tout son effort sur le front français, alléguant une prochaine offensive allemande. On est alors au début du mois de janvier 1915 : un mois plus tard est mise sur pied l’expédition des Dardanelles. L’idée de Lardemelle n’a donc pas été tout à fait inutile, mais elle a été bel et bien dénaturée.

Le 14 juin 1915, il est promu général de brigade à titre temporaire, et reçoit le commandement par intérim de la 122e division d’infanterie, qui va tenir le secteur de Sapigneul – Berry-au-Bac et se prépare à participer à la grande offensive de septembre en Champagne. Après l’échec de celle-ci, les hommes de Lardemelle, désormais revêtus de la tenue bleu horizon et du casque Adrian (qui soit dit en passant est un Messin), quittent le front pour être envoyés en Orient, où les Bulgares viennent de se joindre à l’offensive allemande et autrichienne contre la Serbie : la 122e va faire partie de l’armée d’Orient, que le gouvernement vient de confier au général Sarrail. Débarquée à Salonique le 1er novembre, elle part en direction de la vallée de la Cerna. Le 20, les Bulgares lancent une forte attaque qui contraint Lardemelle à faire replier une partie de ses troupes et à abandonner les ponts sur la Cerna, ce que Sarrail, qui méprise nombre de ses subordonnés et déteste Lardemelle, assimile à un acte d’insubordination : il lui inflige 30 jours d’arrêts de rigueur et menace de le rétrograder au grade de colonel. Lardemelle, se jugeant victime d’une infamie, demande à ne plus servir sous ses ordres, et rentre en France à la demande du général Gallieni, ministre de la Guerre. Son but : prouver qu’il n’a pas désobéi aux ordres, qu’il a sauvé sa division de l’encerclement, mais aussi qu’il a été victime de l’injustice de Sarrail à son égard. Il obtient gain de cause, et le 29 février 1916, alors que la bataille de Verdun vient d’éclater, reçoit un nouveau commandement au front : celui de la 74e division d’infanterie, qu’il conservera jusqu’à la fin de la guerre et à la tête de laquelle il va accomplir de grandes choses.

            Le 2 mars, il rejoint sa nouvelle unité, qui occupe alors un secteur dans la région de Pont-à-Mousson et Nomeny. Le 22 juin, il est nommé général de brigade à titre définitif. Le 14 août la 74e division est relevée, et mise en réserve au camp de Saffais, près de Saint-Nicolas-de-Port, avant de partir pour Verdun où elle est mise à la disposition du général Mangin au début du mois de septembre. Lardemelle occupe avec ses hommes les positions à l’est du front, face au fort de Vaux tenu par les Allemands. Le 24 octobre, avec la 133e division du général Passaga et la38e du général Guyot de Salins, la division de Lardemelle se lance à l’assaut des positions allemandes entre le fort de Douaumont et le fort de Vaux. Si la reconquête du premier s’opère dès le premier jour de l’attaque, celle du fort de Vaux est beaucoup plus difficile, car les positions allemandes en avant de l’ouvrage sont âprement défendues par les troupes ennemies, au point que l’assaut final doit être repoussé. Le 28, la division Lardemelle, qui a perdu94 officiers et 2900 hommes, tués, blessés ou disparus, est relevée et envoyée au repos dans la région de Saint-Dizier. Le fort de Vaux, évacué par les Allemands, est réoccupé par les Français le 2 novembre. Pour Lardemelle, dont les hommes avaient effectué le plus dur du travail d’approche, la frustration est immense.

            Je passerai rapidement sur la fin de l’année 1916 et l’année 1917. La 74e division occupe durant ces longs mois difficiles différents secteurs du front. Du 4 février au 9 mars 1917, elle tient les lignes en avant du fort de Douaumont, entre Louvemont et Bezonvaux, des lignes que les hommes de Lardemelle s’épuisent, par un froid glacial, à aménager. Le 4 mars, les Allemands lancent une violente attaque qui, sans ces défenses renforcées, auraient pu les ramener sur le fort de Douaumont, et qui met hors de combat 770 hommes dont 16 officiers au sein de la 74e division. Du 31 mars au 17 juin 1917, celle-ci occupe le secteur de la Main de Massiges, en Champagne, dont les défenses sont renforcées. Du 2 juillet 1917 au 15 mai 1918, Lardemelle et ses régiments tiennent un secteur entre Reims et Craonne que notre général a déjà occupé avec la 122e division, celui de Berry-au-Bac, avec notamment trois points sensibles, la ferme du Choléra, la cote 108 et le mont Sapigneul. Ce secteur est loin d’être calme et de tout repos, puisque les manifestations d’agressivité de la part des troupes allemandes sont fréquentes : ainsi le 12 novembre 1917 et le 19 mars 1918. La 74e division est constamment sur ses gardes et repousse les attaques ennemies, ce qui lui permet de rester prête à des combats de plus grande ampleur, comme ceux qui vont marquer l’année 1918.

            Depuis le 21 mars, en effet, la guerre de positions qui durait depuis l’automne 1914 est terminée, et la guerre de mouvement a repris, certes dans des conditions totalement différentes de celle d’août-septembre 1914. Le 21 mai, après avoir été retirée du front et mise au repos, la division Lardemelle est dirigée dans la région de Soissons, et se trouve une semaine plus tard au cœur de la fournaise déclenchée par l’offensive allemande en Picardie. Du 27 mai au 3 juin, la 74e est engagée entre l’Aisne et la région de Villers-Cotterêts pour contrer la violente poussée lancée par Ludendorff ; comme l’ensemble de la VIe armée, elle connaît des jours tragiques et doit reculer sur une vingtaine de kilomètres, avant de stopper l’ennemi sur les lisières de la forêt de Villers-Cotterêts : au cours de cette bataille de Soissons, Lardemelle a perdu quelque 3000 hommes, soit 60% de ses effectifs. La division est reformée, avant de prendre une part active à la troisième bataille de Picardie, entre le Matz et l’Oise, du 10 au 22 août 1918, contribuant à éloigner l’ennemi de Paris : un succès à nouveau chèrement payé, avec 81 officiers et plus de 2400 hommes hors de combat.

            Le 4 septembre, la 74e division est mise à la disposition de la IVe armée du général Gouraud et se trouve rattachée au 38e corps d’armée dans un secteur qu’elle a contribué à aménager : la Main de Massiges, près de Sainte-Menehould. L’attaque, commencée le 25 septembre au matin, permet à Lardemelle de s’emparer du premier village ardennais, ce qui vaudra à sa division le surnom d’ « Ardennaise », et des positions défensives allemandes connues sous le nom de position Brunehilde, avant de franchir l’Aisne le 14 octobre. La poussée se poursuit, parallèlement à l’avance du 1er corps d’armée américain en Argonne. Les régiments de Lardemelle, qui se sont couverts de gloire, sont envoyés au repos dans la région de Vitry-le-François : c’est là que, le 11 novembre, Lardemelle et ses hommes apprennent la signature de l’armistice.

            Le 23 décembre 1918, Charles de Lardemelle est nommé général de division. Le 26 février et le 10 mai 1919, il est cité à l’ordre de l’Armée, et le 16 juin 1920 est fait commandeur de la Légion d’honneur. Le 28 mars 1919, il est nommé à la tête de la 48e division et, à titre provisoire, de la 7e région militaire à Besançon. Le 26 novembre 1921, il est placé à la tête du 6e corps d’armée de Châlons-sur-Marne, dont un mois plus tard le gouvernement décide le transfert du commandement à Metz. Logiquement, Lardemelle en est nommé gouverneur, fonction qu’il inaugure, nous l’avons vu tout à l’heure, le 4 janvier 1922.

 

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On ne peut passer sous silence les sept années passées par Charles de Lardemelle à Metz, sa ville natale enfin retrouvée. Si son objectif comme soldat était de rendre Metz à la France, son ambition comme gouverneur est de rendre la France à Metz, c’est-à-dire d’en faire une ville de culture française, avant-poste de la défense contre une Allemagne qu’il soupçonne revancharde.

Lardemelle est le 3e gouverneur militaire de Metz depuis l’armistice, après le général de Maud’huy et le général Berthelot. Son gouvernorat est le plus long de l’entre-deux-guerres, puisqu’il dure 7 ans, jusqu’en 1929. Durant ces années, il est un homme très actif, bouillonnant d’idées et de projets. Conscient de son rôle, il est partout présent quand il s’agit de représenter la France et l’armée lors des grandes manifestations nationales et locales, ou lorsque Metz reçoit le Chef de l’Etat : Millerand en 1923, Doumergue en 1926. Il me faudrait une autre conférence pour vous parler de Lardemelle gouverneur de Metz, tant il y a à dire. Précisons, car sous le soldat on oublie parfois l’homme, qu’il ne dédaigne pas fêtes, banquets et mondanités : il est aussi un homme du monde, très cultivé, à la conversation agréable et à la compagnie recherchée. À Metz, il est chez lui, et son passé prestigieux comme ses idées en font un personnage qui, à la tribune, à la table d’honneur ou dans les salons, est l’objet de toutes les attentions et de tous les regards (y compris ceux des femmes, qui savent ce bel homme célibataire mais ignorent sans doute qu’il l’est par vocation…). Notre gouverneur sait aussi à l’occasion offrir des réceptions et des soirées dansantes, et prend plaisir à honorer de sa présence la distribution des prix dans les établissements scolaires messins.

Sa personnalité et ses idées se révèlent de tout premier ordre dans deux domaines, qui sont complémentaires et pour lui garants de l’avenir : faire de Metz le pivot de la sécurité du nord-est, et remodeler le visage de la ville en contrebalançant l’aspect germanique d’une partie de son paysage urbain par l’embellissement des alentours de la place de la République, un projet sur lequel a travaillé l’architecte Henri Probst, mais qui ne verra jamais le jour.

La carrière de Lardemelle aurait pu, je dirais même plus aurait dû, s’achever par sa nomination au Conseil Supérieur de la Guerre, au printemps 1929, alors qu’il est sur le point de quitter le palais du gouverneur de Metz. Cette nomination eût été logique, si le maréchal Pétain n’y avait pas opposé son veto. Il faut rappeler que Pétain, au moment où il accède à la tête des armées françaises au printemps 1917, avait proposé à Lardemelle, qu’il estimait beaucoup, d’être son collaborateur, mais qu’il avait refusé, préférant demeurer à la tête de sa division, et il ne lui avait pas pardonné. D’autre part, les conceptions qu’ont les deux hommes de l’organisation de l’armée et de la conduite d’une guerre future divergent fondamentalement.

Charles de Lardemelle, à qui succède le général Lacapelle, réside à Metz, place du Roi George, jusqu’en 1932, date à laquelle il part s’installer à Paris. Il est en bonne santé, reste très actif, et écrit : après Metz défend l’Etat, publié en 1930, il prépare Le Redressement initial. Le 16 juin 1935, il revient à Metz à l’occasion de la pose d’une plaque commémorative à Montigny-lès-Metz, mais rentre fatigué, et sa santé se dégrade vite. Il meurt brutalement le 28 décembre 1935. Il est inhumé le 31 dans le caveau familial, au cimetière de l’Est, en présence des plus hautes autorités messines. Au nom du ministre de la Guerre, le général Billotte prononce un émouvant discours qui s’achève par ces mots : « Dormez en paix, mon Général, votre œuvre est accomplie. Les vôtres en peuvent être fiers. Votre nom vivra parmi les plus illustres des enfants de Metz comme parmi ceux des grands serviteurs de l’Etat. »

Que dire en conclusion ?

Tout simplement que Charles de Lardemelle fut un homme d’exception dans toutes les facettes de sa personnalité et de son œuvre au service de la France et de Metz. Lui, dont le maire Paul Vautrin disait, devant son cercueil, qu’il était de la trempe des Fabert, Lasalle et Ney, apparaît comme le dernier des grands généraux messins, de cette race d’officiers nés en Moselle avant 1870 et qui durent quitter leur petite patrie au lendemain de l’annexion ; qui, formés pour la plupart à Saint-Cyr et passés par le moule de l’Ecole de Guerre, n’ont eu de cesse de rendre à la France ce qu’elle s’était vu arracher. Il aurait pu être honoré d’une place messine ou d’une rue digne de ce nom, on aurait pu donner son nom à un bâtiment public, on aurait pu, pourquoi pas, lui élever une statue ou poser une plaque à son nom, mais non, on ne lui a donné qu’un strapontin, sous la forme d’une petite rue perdue entre le boulevard du Pontiffroy et l’île Chambière…


Qui a dit qu’on n’était jamais prophète en son pays ?

 

Pierre BRASME

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